Identités adolescentes meurtries et meurtrières

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Julie Quérol, Psychologue clinicienne et interculturelle à l'association Rhizome

J’ai connu cette France durant mon enfance beaucoup plus métissée qu’elle n’y paraît maintenant, aussi je ne peux qu’être touchée, voire meurtrie par ce qu’elle nous donne à voir aujourd’hui.

Psychologue de métier, spécialisée à l’approche interculturelle, j’ai voulu dans cet article, tenter de mettre des mots et ouvrir la réflexion sur un élément du malaise sociétal actuel français.

Deux mois maintenant, que les attentats ont eu lieu, après l’émotion, la colère, la peur on retourne à nos vies mais le malaise subsiste, s’enracine, la France se radicalise. Depuis quelques temps déjà, on pressent la montée de la haine de l’autre, du racisme, qui s’infiltre dans les regards, les discours des français.

Par cet article, je souhaite contribuer à apporter un éclairage sur « les facteurs psychosociologiques avant coureurs » qui peuvent mener certains jeunes à basculer dans l’extrémisme, à faire le pas de s’extraire de leur société. [1]

Ces jeunes, font état de fragilités psychiques, de blessures profondes qui marquent leur personnalité, leur identité, et façonnent leurs choix d’adulte. Penser qu’ils sont fous serait trop simple. Penser que c’est un phénomène isolé se voiler la face.

Serait-ce un mal-être sociétal qui « parle » à travers leurs agissements ?

Les cataloguer de « fous » ou  « différents » est une manière de les étiqueter du côté de l’étrangeté, comme s’ils n’appartenaient pas à notre société. Ils sont vus comme un « autre ».

Or, ces jeunes sont français, leur choix est le produit de leur vécu[2]. Dans cet article, j’amènerai une base théorique et des éléments issus de mon expérience pour étoffer ce point de vue.

Tenter de comprendre, c’est aussi diffuser le message que ces jeunes sont notre avenir, et que c’est aussi de notre responsabilité de trouver d’autres issues.

Cessons de les abandonner, de creuser le fossé des inégalités. Il faut arrêter de construite de l’étrangeté à l’intérieur de la société.

Dans l’idée d’humaniser ces adolescents/jeunes adultes, on peut essayer de saisir comment certains d’entres eux, nés de parents migrants, comprennent le monde, comment se construit leur identité ?

On parle du phénomène de « double enculturation » ou « double ancrage culturel », pour parler du terreau dans lequel l’identité de ces enfants s’enracine.

Cela suppose que l’enfant est immergé dès son plus jeune âge à l’intérieur d’un système multiculturel. Il devra se situer entre deux mondes, parfois antagonistes au niveau des codes culturels.

Le « double ancrage culturel » n'a pas toujours pour conséquence des troubles de la socialisation et de la construction identitaire. Bien au contraire, un enfant évoluant dans un environnement rassurant, stimulant et soutenant peut en faire une richesse, et témoigner d’une grande ouverture d’esprit.

Les troubles rencontrés par les enfants de migrants sont notamment liés à un climat social excluant, qui participe à leur mal être et à la non reconnaissance de leur place au sein de la société française. Ce contexte pousse certains à se marginaliser et à développer un sentiment de victimisation. (Costa-Ladoux 1991).

Certains facteurs intra-familiaux peuvent en parallèle accentuer la vulnérabilité chez ces enfants.

Par exemple, en contexte migratoire, la place du père est fragilisée, son autorité n’a plus la même portée. L’image du père devient ambivalente, car elle est à la fois teintée d’admiration – « il a eu le courage de tout quitter pour venir en France » - et à la fois dévalorisée, du fait de son statut de « travailleur immigré » - un stéréotype négatif alimenté dans la société d’accueil. Cela créé une dissonance pour les enfants dans le processus d’identification à l’image paternelle.

De même, lorsque l’idéal d’un avenir meilleur des parents pour leurs enfants se heurte à un contexte sociétal tout autre (chômage, inégalités sociales, rejet…), cette violence reçue comme une honte peut transformer un élan de conformité de ces jeunes en grande défiance, se traduisant par une colère contre l’action publique et ceux qui la représentent.

On retrouve un phénomène typique, qui consiste alors à se sur-adapter aux exigences familiales, comme un retranchement, pour épouser les traditions communautaires/religieuses de façon rigide. A ce moment-là, l’environnement extérieur est plus vécu comme une menace que comme une opportunité.

Parfois, les parents migrants se retrouvent dans l’incompréhension face aux revendications de leurs enfants adolescents.

Ces parents ne donnent pas la même signification à cette période de l’adolescence marquée culturellement. Ils témoignent de leurs difficultés à éduquer ce « petit français » qui se révèle à eux comme étranger.

Un fossé se creuse entre parents et enfants, cela peut accentuer le sentiment d’étrangeté posé sur ces enfants métissés.

Transmettre est aussi une mission collective. Transmettre toute la porté symbolique de sa culture, son histoire, son identité est un grand défi à relever quand on est loin des siens. Ne dit-on pas trop facilement que ce sont les parents qui auraient dû transmettre les valeurs de solidarité, de générosité et d’ouverture aux enfants? Mais n’oublions pas que transmettre, quand on vient d’ailleurs et qu’un bout de notre histoire s’est construite au pays, reste une tâche délicate, qui demande une grande capacité d’adaptation, de réparation. L’équilibre est à retrouver. Certains y parviendront en récréant du lien, un cadre soutenant, en inventant d’autres relations, tissant des ponts entre les différentes sphères de leur nouvel environnement. Mais pour beaucoup, l’expérience de la migration mettra du temps avant d’être métabolisée, pour enfin retenter d’inventer dans cet environnement pluriculturel.

De fait, la transmission verticale (des parents vers leurs enfants) est « amputée », marquée par un trou, car les parents n’ont pas su exprimer, dire les blessures souvent trop vives.

Quand la filiation dans la famille est brouillée, que l’appartenance à la société de naissance est bancale, les adolescents peuvent vivre ce conflit de façon à rejeter l’histoire familiale, à s’identifier négativement aux images parentales. En parallèle, cela peut instaurer une distance avec les référents de la culture du pays d’accueil.

L’issue intermédiaire est de s’affilier à ses pairs (hors-la loi du père et sociale), et le danger est de tomber dans la haine de l’autre, la délinquance, ou l’extrémisme.

Autrement dit, le processus identitaire est mis à mal, il se fait du côté « du négatif » et dans un élan « défensif », en conflit avec l’autre, pour se réfugier vers du semblable, du même.

En France, on envisage l’intégration des étrangers à partir du processus d’assimilation. Sociologiquement parlant, l’assimilation est le processus de transformation culturelle que subissent les groupes sociaux minoritaires, au contact du groupe majoritaire.

Le sens que prend parfois le terme aujourd’hui est l’adoption progressive par les individus d’un groupe minoritaire, des traits culturels du groupe majoritaire qui les « accueille », jusqu’à la progressive disparition de tous les traits culturels initiaux.

La conception que certains français se font de la laïcité entre dans ce mode de pensées.

La laïcité est une valeur fondamentale de notre république. Cependant, comme elle est parfois entendue aujourd’hui, elle peut être vécue de manière violente.

Le modèle d’intégration est alors excluant parce que figé. Il impose une manière d’accéder à l’identité de façon unique.

Edouard Glissant suggère un modèle de l’intégration plus riche, en parlant de « créolisation ». La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures, ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, avec pour résultante une donnée nouvelle, quelque chose qui n’est pas la somme ou la simple synthèse de ces éléments.

Notre société doit se réapproprier ces évènements tragiques, reconsidérer son histoire d’accueil des étrangers, pour agir, soutenir et contenir ce vécu, donner les moyens à ces familles de transmettre en toute sécurité et créativité. Rassurer, accompagner ces enfants pour grandir en harmonie avec toute la complexité que cela implique dans un contexte pluriculturel.

Au travers de la mise en place de lieux d’accueils ouverts, on peut favoriser « le mieux vivre ensemble » en proposant des espaces étayants pour ces familles, qui parfois se sentent seules et démunies. Nous faisons écho de ce qu'André Green nomme « l’objet transitionnel collectif », comme des espaces humains soutenant, où les règles communes du bien vivre ensemble sont respectées.

C’est aussi proposer du collectif où les différences des uns et des autres sont vues comme des richesses, qui construisent et alimentent ce collectif toujours créatif et à ré-inventer. Donner à chacun l’envie, la possibilité de bricoler, imaginer, créer ensemble. Comme une manière de se rassembler avec une base identitaire, un socle moins bancal, qui nous permette d’aller vers l’autre en toute sérénité.

Valoriser les particularités de chacun ne veut pas pour autant dire qu’aucun pont n’est possible. Bien au contraire, au-delà de nos différences, nous sommes unis car tous humains.

Cette réflexion implique de soutenir la parole du sujet, et de le voir comme un être singulier doté d’un savoir à partager. C’est aller vers l’universel en passant par le particulier ; aller vers l’autre, le considérer comme « être différent » comme moi.

Ce fil de pensées est une suggestion, un début de réflexion à prendre comme base pour proposer des espaces de paroles, d’échanges pour amener plus de lien, de sentiment d’appartenance à un collectif. Nous devons recréer cela avec les impasses et les ouvertures possibles, afin de redonner du sens à « un mieux vivre ensemble » aujourd’hui.

 

Julie Quérol, Psychologue à l’association Rhizome

 


[1] Je précise que l’objet de cet article n’est pas d’expliquer les processus en jeux pour les jeunes déjà introduits dans des groupes extrémistes. D’autres processus psychiques complémentaires sont à analyser pour des jeunes qui sont déjà pris dans ces mouvements radicaux.

Ici nous essayerons de savoir comment se fait le choix de vouloir s’identifier à des pensées, des paroles des actes racistes marqués par le rejet du collectif, de l’autre.

 

[2] Dans cet article, j’amènerai une base théorique et des éléments issus de mon expérience pour étoffer ce point de vue.

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