Mémoires et Symptômes

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Yoram Mouchenik[1] & Marie Rose Moro[2]

Dans la continuité des débats engagés après les évènements de janvier 2015, il apparaît que des problématiques aussi complexes doivent être d'abord fragmentées en éléments distincts avant d'être synthétisées. Cela nous invite à des tâtonnements successifs, à beaucoup d'humilité et à de nombreuses interrogations avant de décider ce qui serait pertinent ou ne le serait pas. Il en est ainsi de ce que l'on a appelé la haine de la France[3], la haine de la liberté d'expression de Charlie Hebdo et la "haine des juifs" avec un antisémitisme extrême et meurtrier qui se retrouvent à Paris, (mais aussi, peut-être, antérieurement dans le meurtre crapuleux d'Ilan Halimi), à Bruxelles contre le musée juif, donc une institution juives et ses visiteurs. Ces thématiques ne semblent pas à priori très proches, il n'est pas pour autant injustifié de les associer.

 

 

Les formes de refus et les difficultés de l'Etat français dans la construction d'une mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie ont structuré un impensé traumatique et transgénérationnel autour duquel s'est agglutinés le sort des populations immigrées du Maghreb, d'Afrique sub-sahariennes et de leurs enfants.  Il pourrait être assez justifié de dire qu'il n'existe pas de mémoire nationale et consensuelle de la colonisation et encore moins de la guerre d'Algérie, mais seulement des blessures. Les timides tentatives de reconnaître les évènements d'Algérie comme une guerre, le peu de commémorations, l'absence de monuments et de forme de réparation, le sort peu enviable des immigrés et de leurs enfants, le mépris et l'indifférence d'Etat qui a prévalu jusqu'à récemment à l'égard du nouveau musée de l'immigration, ajouté à la monté des xénophobies ont largement conforté la construction consciente et inconsciente des ressentiments. Ces ressentiments font surface depuis plusieurs années, sans nous avoir suffisamment alertés pour en modifier les causes malgré des tentatives éparses et morcelées mais sans pour autant en traiter la dimension symbolique. Dans l'immédiate après guerre, le sort des juifs pendant  la shoah et celui de la déportation des juifs de France avec les initiatives et la complicité de l'Etat français sont également dans l'impensé. Il est bien difficile de suivre le cheminement de ces catastrophes intentionnelles pour mieux comprendre leur destin respectif.  Dès 1943 va se structurer à Grenoble le recueil des informations sur le génocide des juifs qui conduira à la création  du Centre de Documentation Juive Contemporaine après-guerre. Bien plus tard, mais toujours de façon aléatoire, vont se mettre en place les réparations pour les spoliations des biens juifs volés pendant la guerre, la création du Mémorial de Paris, de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, du Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme. Ces développements dans la conjonction de la reconnaissance des crimes contre l'humanité, de la recherche historique, du dynamisme associatif,  de prise de conscience des gouvernants ont conduit à une reconnaissance laborieuse mais réelle qui pose les jalons d'une mémoire nationale contribuant à transformer les blessures en mémoire. Le devenir très différent de ces évènements historiques, dont il ne faut pas sous-estimer les aspects aussi considérablement différents, a aussi participé aux formes de structuration des ressentiments. Dans l'imaginaire,  l'Etat français et les juifs seraient complices dans la structuration des injustices et des inégalités puisqu'ils seraient complices dans la reconnaissance de la Shoah au mépris de la reconnaissance des violences de la colonisation, de la guerre d'Algérie et partant du sort des populations immigrés et de leurs enfants. Ces méconnaissances et ces raccourcis vont être particulièrement diffusées et instrumentalisées pour structurer une partie des ressentiments, qui vont faire du juif et de l'Etat, l'ennemi et l'obstacle. Ainsi la concurrence des mémoires peut être particulièrement toxiques avec cette idée de lectures différentielles des mémoires qui potentialisent des interprétations erronées du malheur.  Pour autant on ne pourra pas faire l'économie en France de l'élaboration et de la symbolisation d'une mémoire de la colonisation, de la guerre d'Algérie et d'ouvrir les yeux sur les inégalités, les ghettos scolaires et urbains et les stigmatisations contemporaines.

Yoram Mouchenik

Professeur de psychologie clinique interculturelle

Université Paris 13

Marie Rose Moro

Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent

Université de Paris Descartes

 


[1] Professeur de psychologie clinique interculturelle Université Paris 13

[2] Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent Université de Paris Descartes

[3] Le massacre des journalistes de Charlie Hebdo fait partie, à mon avis, de la haine de la France qui autorise et défend la liberté d'expression.

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